Deuxième journée de l’Ubud Village Jazz Festival qui confirme la qualité de sa programmation et de son ambiance.

800blue singSession en quintet classique mené par le guitariste Koko Harsoe. Originaire de Malang (Java est), et passé comme de très nombreux confrères par les rangs de l’Institut des Arts Indonésiens de Yogyakarta. Il a débuté par les musiques traditionnelles  comme le kroncong, mais cela ne s’entend guère dans ce contexte. Le set commence par un blues de Pat Metheny joué sans tropisme. Le jazz n’est pas toujours affaire de personnalité ou de particularisme. Il procède parfois de la fierté de partager un vocabulaire commun et transnational. Maîtriser le jazz, c’est se construire la possibilité de s’extraire de son environnement immédiat, c’est se choisir un second passeport reconnu à travers la planète par toute une communauté mondiale qui préfère le droit du sol au droit du sang (ou du sol bémol / #blague).

Hélas, on sait trop bien que le milieu est également peuplé de petits douaniers qui accréditent les gens et les styles derrière leurs petits guichets de sous-préfecture, tous fiers de leur petit tampon.

… Le troisième (ou quatrième, mais quelle importance, pour vous lecteur ?) morceau laisse quand même entrevoir ce que peuvent apporter les spécificités indonésiennes à un contexte mainstream, avec des structures longues et carillonnantes qui rappellent l’esprit du gamelan.
On retrouve autour de lui quelques-uns des musiciens entendus les journées précédentes et qui comptent décidément dans le paysage de l’archipel : Pramono Abdi (saxophone ténor), Astrid Sulaiman (pianiste, et c’est assez rare pour être signalé, la deuxième du festival avec Nita Aartsen) et la paire rythmique Gustu Brahmanta (batterie)/Indra Gupta (contrebasse) qui nous avait tant impressionné la veille au sein du groupe du batteur. Ces deux-là font décoller l’ensemble dans les morceaux les plus enlevées, avec un sens de la frappe fouettée qui doit sans-doute à l’héritage percussif indonésien.

 

Née à Jakarta, la chanteuse Dian Pratiwi a passé le plus clair de sa carrière entre l’Australie, les Pays-Bas et l’Allemagne, où elle a développé ses capacités vocales à l’écoute de ses suaves aînées. Je suis bien incapable de définir plus précisément son style, qui se situe quelque part entre Anita O’Day et Diana Krall. Elle a le sens des couleurs et met sa musique au service du soir qui étend sa pénombre. Des enfants viennent danser sous la lumière bleutée, sans doute la meilleure preuve que la musique est bonne.

 

800 blue milesEline Gemerts (voix), Ben van den Dungen (saxophone ténor), Michael Varekamp (trompette), Ed Verhoeff (guitare), Harry Emmery (contrebasse), Arnoud Gerritsen (batterie) rendent ensuite un hommage pan-historique à Miles Davis, dès débuts du prince of darkness chez Bird à la fin du Roi Soleil reprenant Cindy Lauper. Ils jouent Miles comme des sheriffs, et le saxophoniste est d’ailleurs le sosie du beau-frère de la Drug Enforcement Administration dans Breaking Bad. Ils longent les grilles de Milestones ou So What comme on traverse le désert du Nouveau-Mexique au volant d’une chevy, pieds au plancher et coude à la fenêtre. Ils m’emboîtent le pas du filage de métaphore automobile en évoquant la collection de voitures de sport du trompettiste : le Miles qu’ils aiment est celui qui possédait deux Ferraris et renvoyait ses haters dans les cordes d’un « So What » assassin.

#ConseilPourri (à l’adresse des organisateurs de concerts) : faites-nous le plaisir d’installer des petites nattes devant la scène, certaines musiques ne s’apprécient qu’en position horizontale (les rereprises de Cindy Lauper, par exemple) (Pas d’inquiétude en revanche si vous aviez prévu d’inviter Anthony Braxton, le trépied branlant habituel suffira)

#ConseilPourri n°2 (à l’adresse des vignerons français) Inspirez-vous des techniques de vos homologues australiens, les mecs. Leur vin à déjà le goût de chupito, ce qui est bien pratique lorsqu’on a pas de cola sous le main à marier avec son Nuits-Saint-Georges.

 

800 blue BanksTraversée de l’Océan Indien avec le Julian Banks trio, originaire de Melbourne, augmenté ce soir d’un percussionniste balinais. Leur feeling torréfié sur le bord des routes australes fait merveille sur la petite scène installée sous les arbres, dans un petit recoin du grand parc de l’Arma Ubud. Je n’ai pas une grande connaissance du jazz australien, mais me voilà en présence d’un magnifique exemple, porteur d’un tropisme très personnel et évocateur. Une sonorité spacieuse et tranquille, parfois cahotante, porté par un songwriting ensoleillé et par le jeu agricole du ténor, un Tony Malaby des antipodes au jeu plein de tendresse.

#ConseilPourri n°3 #FumierRéac (à l’adresse des organisateurs de concerts)

Les 3 musiciens portent des batiks, ce qui les rend infiniment cool. Organisateurs de festival, installez un stand de chemises belles et pas chères dans votre festival, ça évitera les groupes tous de t-shirts informes vêtus (t-shirts type « Jazz à Dunkerquee 2004 »)

… et écoutez Julian Banks !

 

Pensée nébulopédantesque :

Certaines musiques sont issues des fantasmes métaphysiques de l’homme qui s’ennuie le soir venu. D’autres sont issues de la terre qu’il gratouille le lendemain matin.

 

800 blue_dewaL’édition se clôt avec le groupe dirigé par deux musiciens phares de la scène indonésienne : Indra Lesmana et Dewa Budjana, tous deux portés vers les sophistications incandescentes du jazz-rock et suivis par de nombreux fans de tous âges et de toutes obédiences. C’est incontestablement le concert réunissant le plus de public du festival, le plus écouté également (ce qui ne va pas forcément de pair). La première fois que j’avais assisté à un concert de Dewa Budjana (à Yogyakarta en 2012), j’avais été impressionné par la diversité, la jeunesse et l’enthousiasme de son public. Des jeunes rockeurs vétus de noirs aux jeunes dandies en passant par des jeunes femmes voilées, tous étaient venus l’écouter attentivement, pied de nez réjouissant à mes représentations occidentales trop influencées par les unes nauséabondes des journaux « centristes » hexagonaux. Le voile, loin de représenter un marqueur d’oppression et d’obscurantisme comme se pressent de penser les journalistes du Point, n’étaient ici que des accessoires vestimentaires comme des autres, portés par des jeunes femmes libres et curieuses.

 

Dewa Budjana (avec une formation qui n’a pas grand chose à voir)

 

texte et photos : Victor Pénicaud