800 blue_DBUbud. Eden terrestre des hauteurs de Bali, centre culturel de l’ïle et lieu de villégiature pour hippies distingués venus se rappeler les effluves de leur jeunesse (ou préparer celles de leur vieillesse). Une demi-douzaine de spectacles balinais y est représentée chaque soir, sans compter les nombreux concerts proposés dans les bars.

C’est ici que se tient la troisième édition de l’Ubud Jazz Village Festival, fondé par Anom Antida Darsana et le guitariste Yuri Mahatma. C’est sans doute le festival de jazz qui porte le mieux son nom dans l’archipel, à côté de confrères plutôt enclins à se tourner vers la pop ou vers d’autres variétés de sirènes plus lucratives. Sa programmation est constituée de certains des plus grands noms du jazz indonésien et s’ouvre également aux amis géographiques ou historiques (Hollandais, Australiens et Américains). Le festival se distingue également par son atmosphère, que les organisateurs et les dizaines de bénévoles ont souhaitée fraternelle. Comme souvent en Indonésie, cet événement s‘inscrit dans une perspective communautaire et pédagogique, il a été précédé de la « Bali Jazz Summer School », stage co-organisé avec la Jazz Summer School Korea-Netherland. Il est co-produit par l’Underground Jazz Movement, espace de discussion hebdomadaire et collectif de jazz balinais fondé par Yuri Mahatma pour initier les jeunes musiciens de l’île au jazz.

La première journée débute d’ailleurs par une jeune formation issue de ce collectif. Entre reprise de Charlie Parker et « I Got Rhythm » (Gerschwin), Seto Aji (guitare), Fendy (contrebasse) et Wisnu Priambodo (batterie) font leur l’héritage des anciens, sans oublier de swinguer. Le temps s‘arrête durant le solo du contrebassiste et annonce ce qui sera confirmé par la suite : l’école indonésienne de la contrebasse se porte bien.

Changement de scène ponctué d’un spot de présentation des sponsors du festival à faire pâlir d’envie ses cousins hexagonaux.

 

800 blue_singAnimé à Yogyakarta par le bassiste Agung Prasetyo, le Kirana Big Band est paraît-il un des meilleurs big bands de l’archipel. Ses membres ont entre 17 et 77 ans, les plus jeunes étant issus de l’Institut des Arts Indonésiens de Yogyakarta, conservatoire qui voit passer certains des artistes les plus prometteurs des 17 000 îles. Arrive une chanteuse qui n’a pas encore l’âge d’y étudier. Du haut de ses 13 ans, Lanna chante « Crazy Little Thing Called Love » avec une autorité et un charisme étonnants.  Le répertoire est aussi varié que l’âge de ses membres : à « Spain » (Chick Corea) succède un traditionnel indonésien arrangé façon swing puis « Excelsior 135″, une composition du saxophoniste baryton qui juxtapose l’abstraction oblique et les stridences free sur fond de métal de la mort.

 

Le trio de la pianiste Nita Aartsen (entendue il y a quelques semaines à l’Asean One Multicultural Festival de Chiang Mai -> compte rendu coming soon) est pan-indonésien : elle est originaire de Jakarta, le contrebassiste de Bali (Indra Gupta) et le percussionniste de Java Ouest (Jalu G Praditina). Son répertoire se tourne pourtant vers un ailleurs étonnant. Le résultat de ce qu’aurait pu être la découverte de l’improvisation par un viennois du 18ème siècle voyageant à Cuba : « Marche Turque » en son montuno, « Lettre à Elise » en boléro. La recette prend grâce à la complicité des membres de ce trio atypique et parce qu’il conserve ce sens de l’égarement hypnotisé assez indonésien.

Un cigarillo cubain, dont certaines taffes seraient en fait des petites surprises opiacées qui se glissent entre vous et votre discernement. A Bali, on n’est jamais loin de perdre sa raison dans la jungle ou au bord de la piscine. Ces égarements encouragent les expériences les plus folles. Une bohémienne blanche au regard lascif se joint à la fête pour un numéro de hulla hoop d’un étonnante sophistication. Les esprits grincheux dans mon genre ne trouvent pas l’initiative gênante.

Jusqu’à ce qu’un autre blanc la rejoigne. Celui-ci est affublé d’un costume balinais traditionnel, a jugé bon d’accrocher des fausses grenades à sa ceinture et sort bientôt une go pro pour filmer les cambrures de la lady en plan rapproché. Là je pense qu’un « STOP » clignote en lettres rouges dans le surmoi des spectateurs, mêmes les plus indulgents. Il se fait expulser par un gardien, ouf tout va bien.

 

Oran Etkin est l’un des quelques artistes étrangers invités à cette édition. Clarinettiste new yorkais, il commence à juste titre à faire parler de lui. Ancien élève de Dave Liebman et David Krakauer à la Manhattan School of Music, il ouvre son jazz moderne à toutes les musiques qu’il rencontre en parcourant le Monde, du Mali à la Chine en passant par l’Indonésie, et conserve toujours une fragilité poignante et très personnelle. Etonnamment, le programme présenté ce soir est un hommage à Benny Goodman en trio. Alvester Garnett et Fabian Almazan déconstruisent avec lui le répertoire du clarinettiste, en y trouvant la gravité et les craquelures qui manquent parfois aux originaux. Groove douloureux du batteur, interstices klezmer du clarinettiste et débordements du pianiste (le jeune Fabian Almazan, qui m’avait grave épaté avec le 5tet de Terrence Blanchard il y a quelques temps)

Ils finissent avec une magnifique reprise d’un morceau indonésien : « Gambang Suling », que l’on peut écouter ci-dessous avec un autre trio (ultra classe)

 

Figure du jazz indonésien, le pianiste vétéran Dodot Soeharmodo, s’est entouré de jeunes pousses de l’archipel. Compositions signées Clifford Brown, Sonny Stitt ou Horace Silver et truculence mingusienne. Le jazz est une affaire sérieuse en Indonésie.

Le pianiste Nial Djuliarso est un des ambassadeurs du jazz indonésien à l’étranger. Passé par les bancs de la Berklee College of Music in Boston (auprès de Danilo Perez, Joe Lovano, Joanne Brackeen, Hal Crook, Ed Tomassy) et bardé de prix aux USA, il réside désormais à New York. Il est aussi un ambassadeur du jazz new yorkais en indonésie, et le pratique avec une aisance impeccable. Son satané batteur (Dezca Anugrah) connaît exactement l’endroit du temps qui permet de faire swinguer l’ensemble. Je dis oui à tout à partir de là. Aux solos à rallonge, aux 4×4 avec le batteur et même au scat de Laura Brunner sur « Afro Blue ». Aucune raison de lui dire non, de toute manière. Invitée par le quintet du pianiste, la chanteuse étasunienne possède une étonnante variété de timbre et une magnifique présence.

 

800blue_gustuRetour à des sonorités plus insulaires avec le groupe du batteur Gustu Brahmanta. Vibrations statiques du gamelan qui infusent l’air ambiant et le rendent musical. Cette musique semble être née quand le monde faisait encore la sieste et nous dit qu’il n’aurait jamais dû se réveiller. Si Dieu avait été contrebassiste, il aurait certainement joué ces trois seules notes jusqu’à la fin des temps, nous l’aurions alors écouté et Prométhée serait resté au village.
Ma plume s’égare.

Constitué d’une batterie, d’une contrebasse (Indra Gupta) et d’un Rindik (xylophone balinais, I Made Subandi), ce trio est un modèle de réussite dans le genre risqué de l’ ethnic fusion : les sonorités de la musique balinaise et les rythmes du jazz se rencontrent avec beaucoup de délicatesse et de profondeur, et réussissent là ou de nombreux autres échouent. Les éléments balinais n’y sont pas des cautions exotiques et décoratives, mais sont au contraire partie intégrante du discours musical.

Le trio s’est adjoint ce soir les services d’une danseuse balinaise durant le premier morceau, d’un saxophoniste et de deux jeunes marionnettistes costumés qui font claquer les dents de leurs masques de lion en bord de scène. Magie.

Gustu Brahmanta trio

 

Le Quartet du pianiste Dwiki Dharmawan clôt la soirée. C’est le leader de Krakatau, groupe de fusion historique en Indonésie. La speakerine nous annonce que c’est « one of the busiest musicians in Indonesia » tant il a de projets sur le feu. Busiest, sa musique l’est tout autant. Dantesque si le mot n’est pas trop fort, ou alors marvellienne. En Indonésie, les lagons turquoises ne sont jamais très loin des cratères fumants, abritant des reptiliens aux carapaces fusion.

 

(compte rendu de la 2ème journée)

 

 

NB : N’étant pas doué du don d’ubiquité, j’ai loupe deux concerts qui avaient lieu sur d’autres scènes : le groupe de Sylvain Gagnon, un canadien basé à Hong Kong qui propose une fusion virtuose – et le groupe du bassiste Ito Kurdhi et du trompettiste Rio Sidik, fusion funky semble-t-il.

 

Victor Pénicaud
(texte + crappy photos)

plus d’infos : www.ubudvillagejazzfestival.com