Molam CoverParmi les nombreuses musiques régionales que compte la Thaïlande, le molam (หมอลำ, également écrit mor lam ou mor lum) est sans doute la plus populaire et la plus influente. Originellement un genre folklorique, le molam a beaucoup évolué au fil du temps, et a parfois modernisé son instrumentation jusqu’à devenir une musique pop, même si de nombreuses versions traditionnelles subsistent.

 

Le molam est une musique commune aux peuples de l’Isan, la province du Nord-Est de la Thaïlande et à ceux des plaines de l’ouest du Laos (on oublie souvent de citer le Laos lorsqu’on parle du molam). Avant que les frontières modernes (largement héritées de la colonisation) ne viennent séparer les deux régions, ces peuples ont longtemps appartenu au même ensemble culturel. L’Isan était administré par le royaume laotien du Lan Xang, avant que le royaume de Siam ne s’en empare au 19ème siècle. Située sur le plateau du Khorat, cette région connaît des pluies moins abondantes que les plaines thaïlandaises du centre ce qui en fait la région la plus pauvre de Thaïlande. Jusqu’aux efforts entrepris par le pouvoir thaïlandais au début des années 70 pour moderniser cette région, le mode de vie des habitants de l’Isan était relativement similaire à celui des Laos. Si le destin économique des deux régions tend depuis à diverger des deux côtés de la frontière, la culture musicale conserve en revanche de fortes similitudes, aidée en cela par l’influence des médias thaïlandais sur les usages laos.

 

Souvent comparé à la country américaine, le molam est ancré dans la vie rurale des peuples de cette région. Il est fait par et pour les habitants des campagnes. Comme le reste de la culture de l’Isan, le molam se développe relativement en marge de la culture thaïe dominante, qui ne la reconnaît que tardivement comme partie intégrante de la culture nationale – après la culture Lanna du Nord, par exemple. Avec l’émigration de nombreux habitants de l’Isan vers Bangkok, le molam est également devenu la musique des couches défavorisées et stigmatisées par les élites : c’est la musique des chauffeurs de taxis, des jardiniers et des prostituées.

 

Inversement, les habitants de l’Isan ont eu des difficultés à s’inclure et se reconnaître dans la culture thaïe centrale, y compris dans sa culture populaire. Jusqu’aux années 70,  ils s’identifient assez peu aux chanteurs de luk thung du Centre, ce qui contribue à former une culture populaire régionale différente, portée notamment par les musiciens originaires de la région : Banyen Rakkaen, Dao Bandon, Siriphon Amphaiphong et Phonsak Songsaeng.

 

On dit souvent l’on peut reconnaître une personne d’origine lao ou isan à son goût pour le riz gluant (par opposition au riz blanc utlisé partout ailleurs en Asie du Sud Est) et pour le khène, l’orgue à bouche en bambou et bois emblématique de la région. Cet instrument est une des deux composantes principales historiques du molam avec le chant (mor lam signifie « chant d’expert » ou « chanteur expert »). Proche du sheng chinois et du sho japonais, le khène est parfois joué en solo, et plus généralement accompagné. Les chanteurs de lam occupent une place importante dans les sociétés lao et isan. Ayant mémorisé un grand répertoire poétique, ils improvisent sur celui-ci et jouent le rôle de commentateurs de divers aspects de la vie sociale, religieuse, éthique et politique. La majorité des habitants de l’Isan étant d’origine Lao, le molam est donc souvent chanté en isan (une variante du lao, mais que l’on écrit en alphabet thai), parfois en khmer.

 

หมอลำกลอน mor lam klornLe lam se décline en une quinzaine de versions régionales et stylistiques. Le lam klawn est une des variantes les plus importantes : chanté en couple sur le mode du (repartee), l’homme et la femme chantent alternativement leurs répliques, qui peuvent aller de la séduction à l’insulte, le plus souvent avec un grand sens de l’humour.

 

Depuis les années 70 et 80, le molam s’est inspiré de toutes sortes d’influences, de la part des autres musiques thaïlandaises comme de la variété internationale, apportés par les G.I. présents dans la région. La première des influences thaïlandaise est le luk thung, la musique commune à l’ensemble des quatre régions du royaume. Le molam sing (ou molam électrifié) l’a autant absorbé qu’influencé en retour, au point de se confondre parfois avec lui. De nombreux chanteurs de luk thunk ont débuté leur carrières comme chanteurs de lam klawn, et le molam moderne est souvent présenté sous le nom d’Isan luk thung. Au cours des années 90, c’est même en grande partie grâce au molam que le luk thung a connu une seconde jeunesse, alors qu’il avait perdu de sa popularité dans la décennie précédente. Dans le molam sing, le khene, n’est plus l’instrument central. L’instrumentation comprend les principaux instruments du rock : guitare, basse, et batterie, ainsi que des synthétiseurs (souvent réglés sur la fonction Farfisa), le saxophone (en soliste ou en section), ainsi qu’à l’occasion un accordéon et une section cuivre.

 

Initialement dénigrée par le pouvoir politique et académique, cette musique a progressivement été reconsidérée ces dernières décennies. Le développement du tourisme dans la région de l’Isan n’est pas pour rien dans cette réévaluation : la région a construit une image centrée sur l’ « expérience authentique » que peut constituer un séjour dans cette région, par opposition au tourisme balnéaire (ou autre) des îles du sud, et la conscience nationale a bien été obligée d’admettre le rôle crucial joué par sa musique dans la constitution du patrimoine musical mainstream.

 

Quatre chanteurs de molam originaires de l’Isan

 

Khen Dalao (เคน ดาเหลา) (né en 1930)

Chanteur de molam traditionnel, Khen Dalao est l’un des derniers représentants du molam originel, qui remonte au 19è siècle. Il fut également un professeur respecté (notamment de Chawiwan Damnoen)

Un album « minimaliste », qui illustre la base musicale du molam : khène et voix, enregistrés ici seuls.

 

Chawiwan Damnoen / Chaweewan Dumnern (ฉวีวรรณ ดำเนิน) (née en 1945)

Originaire de la province de Ubon Ratchathani, Chawiwan Damnoen est la chanteuse de pré-pop molam la plus importante. Elle a joué un rôle majeur dans la diffusion du molam dans la culture populaire thaïlandaise, même si sa notoriété reste assez limitée en dehors des frontières de l’Isan. Née à Ubon Rachthani en 1945, elle devient l’élève de Khen Dalao. Elle est également professeur à Roi Et (notamment de Banyen Rakkaen)

 

Angkanang Kunchai / Aungkana Kunchai / Angkana Khunchai (อังคนางค์ คุณไชย) (née en 1956)

Née Thongnang Khunchai le 6 février 1956 à Amnat Charoenin (province d’Ubon Ratchathani), Angkanang Kunchai est l’une des premières chanteuses à faire du molam une musique « pop ». Elle suit l’enseignement de la grande chanteuse Chawiwan Damnoen et débute sa carrière au sein du groupe Ubon-Pattana, dont elle devient la chanteuse lead. Son premier single sort en 1972, alors qu’elle n’a que 16 ans : “Isan Lam Plearn” devient un classique, souvent cité comme l’un des premiers exemples de fusion entre le molam et le luk thung de Bangkok, genre qui sera par la suite connu sous le nom d’Isan luk thung. Il est toujours repris de nos jours par les stars du molam ou de luk thung. On la surnomme parfois l’ « Original Queen of Molam »

 

Dao Bandon (ดาว บ้านดอน) (né en 1947)

Chanteur de molam populaire dans les années 70, Dao Bandon est un des premiers représentants les plus marquants de l’Isan luk thung (il est le premier artiste de molam à vendre plus d’un million d’albums). Son morceau le plus emblématique est « Khon khi lang khwai » (buffalo rider), qui évoque la vie rurale de l’Isan et en devint un hymne.

Victor Pénicaud