Le Nord de la Thaïlande est le berceau d’une importante tradition musicale et chorégraphique : la tradition Lanna, du nom de l’ancien royaume Lanna (en thaï : ล้านนา)*. Cette culture, également connue sous le nom de Lanna-thai ou khon mueang (comme se nomme lui-même son peuple, ce qui signifie « peuple des terres cultivées », ou « peuple de notre communauté ») a résisté aux nombreux soubresauts de l’histoire et fait preuve d’un dynamisme étonnant dans la région, notamment à Chiang Mai, La Rose du Nord, ancienne capitale du Lanna.

L’histoire du Royaume Lanna débute avec l’unification des différentes communautés de la région par le Roi Phaya Mangrai en 1259. Coincé entre la Birmanie et le Royaume d’Ayutthaya, il ne cessera de subir leurs invasives influences : après avoir connu son apogée au 15ème siècle et résisté à son voisin du sud, il est envahi en 1558 par les Birmans qui l’occupent pendant deux siècles. Vidé de sa substance, le royaume passe ensuite sous influence siamoise en 1774 jusqu’à son abolition par le Roi Chulalongkorn (Rama V) en 1884.

Dara_Rasm_BackLe destin de la musique Lanna est indissociable de celui de la princesse Chao Dara Rasmi (1873-1933, en thaï : ดารารัศมี), illustration vivante de ces luttes d’influences sur le Lanna. Descendante des Rois de Lanna, elle est mariée au Roi de Siam Chulalongkorn en 1886. Une rumeur court alors que le Reine Victoria projetterait d’adopter la Princesse Dara Rasmi, ce que le Royaume Siamois considère comme une tentative de l’empire Britannique de consolider son influence grandissante sur le Lanna. Rien de tel qu’un mariage pour écarter ces fâcheux soupçons. Le Roi envoie son frère arranger pour lui cette union, qui scelle du même coup celle des dynasties Chet Ton et Chakri et prévient l’annexion du Royaume Lanna par la Couronne Britannique.

La Princesse rejoint alors la cour à Bangkok et perfectionne sa pratique de plusieurs instruments (saw u, saw duang et jakhe). Elle y observe longuement les usages du pouvoir central, l’organisation de la musique de cour et le systématisme de son enseignement. Quelques années après la mort du Roi (1910), elle se retire à Chiang Mai et y formalise l’enseignement ainsi que la fabrication des instruments traditionnels. Les jeunes musiciens prometteurs de la région sont recrutés par la cour pour y apprendre les traditions du Nord, ou celles du Centre : le théâtre lakhon, les ensembles mahori et piphat. Sous son influence, les styles vocaux et les drames musicaux prennent de l’importance, ainsi que les ensembles salo so sueng. Elle parvient également à donner une légitimité à la culture Lanna aux yeux du pouvoir central, en montrant au Roi Rama VII qu’elle ne constitue pas un élément étranger à la culture nationale siamoise, mais qu’elle s’inscrit au contraire en son sein (la culture nord-thaïlandaise était alors nommée « Lao » à cette époque, la princesse et son entourage étaient surnommés les « Lao Ladies »). Son action encourage également la démocratisation de la culture Lanna-Thaïe. Auparavant réservée au cadre de la cour, ce privilège royal est suspendu en 1927, et les représentations publiques sont désormais autorisées.

Après les coups d’Etats de 1932 qui mettent un terme à la Monarchie absolue, la tradition Lanna est regardée d’un mauvais œil par le nouveau pouvoir en place. Les gouvernements de Phibun Songkhram s’attachent en effet à créer une culture thaï unifiée et standardisée sous influence occidentale et à partir de quelques éléments traditionnels validés par le pouvoir. Le ramwong est codifié pour devenir la danse sociale de tous les thaïs, et l’enseignement de la musique occidentale est étendu dans les grandes villes.

Des ensembles de ramwong sont formés à Chiang Mai, et certains instruments traditionnels jugés trop rustiques sont peu à peu délaissés. C’est le cas du salaw, du saw ou du phin pia, qui devra pour ce dernier attendre sa renaissance plusieurs décennies. Ayant perdu tout soutien institutionnel, la tradition Lanna ne doit sa survie qu’aux musiciens qui continuent de la pratiquer, en particulier deux maîtres qui ont fait leurs classes dans l’ensemble de la Princesse Dara Rasmi : Khrueakaew Na Chiangmai et Sunthorn Na Chiangmai.

 

 

11913-lampang-children-musiciansAprès la Seconde Guerre Mondiale, la culture du Nord relèvera peu à peu la tête, en partie grâce à Kraisri Nimmanhaeminda, influent businessman et mélomane de Chiang Mai. Son intérêt pour la culture du Nord et son soutien financier privé sera salutaire à la musique Lanna à partir des années 1950, avant le retour du soutien institutionnel 20 ans plus tard. C’est à lui que l’on doit la naissance du concept des dîners-spectacles khantoke, qui mettent en lumière les arts culinaires, musicaux et chorégraphiques d Lanna. Initialement conçus pour les dignitaires en visites, cette formule a depuis été repris par l’Industrie touristique, ce qui permet à tout touriste en visite à Chiang Mai de découvrir cette musique. Ce concept, à qui l’on reproche parfois de véhiculer des traditions édulcorées (voire construites de toutes pièces) a néanmoins joué un rôle économique majeur dans le renouveau de la musique Lanna et constitue un marché de l’emploi pas du tout négligeable pour les musiciens régionaux.

Depuis quelques décennies, le regard des politiques à l’égard des cultures traditionnelles a changé. Comme de nombreuses pratiques culturelles du passé, la musique Lanna fait l’objet à partir des années 70 d’une attention des institutions (écoles, temples, ou initiatives plus informelles). Le pouvoir les brandit désormais comme un élément essentiel de l’identité (nord-)thaïlandaise, et ne se prive pas de les utiliser comme argument touristique profitable. La musique Lanna est enseignée au CMCDA (Chiang Mai College of Dramatics Arts). Fondé en 1971 pour l’enseignement de la musique du centre de la Thaïlande, Il s’est ouvert progressivement au style Lanna. Aujourd’hui, la plupart des enfants de Chiang Mai reçoivent au moins une initiation à la musique lanna dans le cadre de leur cursus scolaire et plus de 20 institutions à Chiang Mai en proposent un enseignement dans l’agglomération. Chiang Mai Rajabhat University propose un cursus de musique classique Thaï et des cours de musique Lanna. L’Université de Chiang Mai (CMU) héberge plusieurs ensembles de musique traditionnelle Lanna et le Lanna Folk Club.

La variété des modalités de diffusion et d’enseignement de la musique Lanna contribue à une diversité des approches de ce style entre les deux catégories dang doem (informé et respectant les traditions historiques de manière quasi littérale) ou prayuk (modernisé). Au sein de cette dernière, la musique Lanna a vu son instrumentarium évoluer, avec l’inclusion éventuelle de la basse électrique, de la batterie ou d’autres instruments occidentaux ou extrême-orientaux. Sous l’influence de la pop, ou pour les besoins du tourisme, sa structure rythmique évolue également, vers des rythmes plus enlevés et l’inclusion d’éléments venus de la pop ou du luk thung. Elle s’est également adaptée à l’évolution technologique et elle est désormais régulièrement enregistrée et diffusée à la radio ou sur internet.

Cette renaissance dans les pratiques est soutenue par une renaissance dans les cœurs, y compris chez les nouvelles générations. Contrairement aux décennies précédentes, les jeunes sont en général assez fiers de leur héritage culturel et suivent volontiers son enseignement.

Et la musique ?

*Son nom complet est un bel exemple de mégalomanie agricole : « Le Royaume du million de rizières »


 

Pour aller plus loin / pour aller plus haut

Andrew C. Shahriari, Khon Muang Music and Dance, Traditions of North Thailand, White Lotus, 2006

Joel Atkins, Passing it On, Traditional Lanna Music in The Modern-Day City of Chiang Mai, Bangkok: Institute of Asian Studies, 2012