« La Musique, qu’elle soit du jazz ou non, représente une partie intrinsèque de moi-même. Elle existe profondément en chacun de nous et représente une part importante de nos vies. En ce qui me concerne, la Musique est une chose gracieuse et belle. Nous devrions apprécier la valeur de tous les genres musicaux parce qu’ils sont tous adaptés à différentes occasions et humeurs. »

Le Roi de Thaïlande, sa majesté le Roi Bhumibol Adulyadej *

 

Thai KingLa Thaïlande est un pays de musiciens. Le premier d’entre eux n’est autre que son Roi, Bhumibol Adulyadej (ภูมิพล อดุลยเดช) neuvième Roi de la dynastie des Chakri (Rama IX), qui a fêté le 9 juin 2015 le soixante neuvième anniversaire de son règne sur la Thaïlande (ce qui fait de lui le plus ancien chef d’Etat en exercice).

Ses compositions sont connues de tous les Thaïlandais. Elles accompagnent certains moments de leur quotidien : le nouvel an Thaï (Porn Pi Mai), les Marches militaires et les Hymnes d’universités (Université Chulalongkorn et Université Kasetsart). The Musical Monarch est également le premier des jazzmen du pays, il a tapé le bœuf avec les plus grands, avec son confrère clarinettiste et King (of Swing, celui-ci), ce qui fait dire à Lionel Hampton qu’il est « simply the coolest king in the land ».

Seul pays d’Asie avec le Japon à n’avoir jamais été colonisé, la Thaïlande subit pourtant profondément l’influence des Anglais et des Français très présents dans la région à partir du 19ème siècle. Plusieurs rois s’affaireront à construire une identité thaïe modernisée et centralisée, en particulier le Roi Chulalongkorn (Rama V). Contrairement à ses voisins, le pouvoir considérera la culture classique thaïlandaise de manière ambivalente, et ce ne sera pas toujours celle-ci qui sera utilisée comme emblème de la nation. Après le coup d’Etat militaire de 1932 qui met fin à la monarchie absolue, le pouvoir considère la musique traditionnelle classique comme rustre et arriérée et privilégie des styles militaires influencés par les marches occidentales ainsi qu’un « danse sociale » standardisée et codifiée à partir d’un danse préexistante du centre de la Thaïlande : le ramwong.

Le parcours artistique du Roi De Thaïlande illustre cette influence de l’Occident sur le pouvoir thaïlandais. Né le 5 décembre 1927 à Cambridge (Massachusetts), où son père étudiait la médecine, le futur Roi suit sa mère à Lausanne quelques années plus tard. Il y étudie le français, l’anglais, le dessin. Avec son frère, le prince Ananda Mahidol (qui régnera quelques années avant sa mort brutale) et sa sœur aînée, la princesse Galyani Vadhana (décédée le 2 janvier 2008), le prince Bhumibol suit également des cours de musique aux côtés de Mr Weybrecht, un alsacien qui devient le maître de musique de Sa Majesté.

Le Roi de Thaïlande en pleine jam-session, durant une de ses visites aux Etats-Unis (1960), de gauche à droite : King Bhumibol Adulyadej, saxophone; Urbie Green, trombone; Benny Goodman, clarinette, Jonah Jones, trompette and Gene Krupa, batterie (U.S. Information Agency)
Le Roi de Thaïlande en pleine jam-session, Durant une de ses visites aux Etats-Unis (1960), de gauche à droite : King Bhumibol Adulyadej, saxophone; Urbie Green, trombone; Benny Goodman, clarinette, Jonah Jones, trompette and Gene Krupa, batterie (U.S. Information Agency)

Le monarque, qui devint par la suite le dirigeant politique le plus riche du monde** (avec une fortune estimée en 2010 à 23 milliards d’euros, selon The Independent) achète à 10 ans sa première clarinette avec son argent de poche, puis un saxophone d’occasion. A 14 ans, il se voit refuser par sa mère de débuter la trompette (la trompette demande à ses yeux trop d’efforts physiques), mais il peut suivre des cours de saxophone, ainsi que des cours de chant et quelques leçons d’accordéon. Plus tard, il s’initiera en autodidacte à la flûte, la guitare et au piano et recevra les conseils de M. Khun Phra Jain Duriyang.

Grâce à son frère Ananda Mahidol, il découvre le jazz, et s’initie à l’improvisation et à la composition à l’écoute de Sidney Bechet et de Johnny Hodges dont il s’achète lui-même les disques malgré la résistance passive de sa mère, qui veut bien mettre le gouvernement à contribution lorsqu’il s’agit de musique classique, mais pas lorsqu’il s’agit de jazz. Il signe sa première composition à 18 ans, l’année de son accession au trône : Candlelight Blues. Elle n’est pas tout de suite publiée, mais les suivantes le seront : Love at Sundown et Falling Rain.

 

Candlelight Blues, la première composition du Roi Bhumibol Adulyadej

De retour à Bangkok, et intronisé, le Roi réunit quelques amateurs issus de l’Aristocratie Thaïlandaise pour former l’Or. Sor. Band. Ce groupe de jazz se réunit tous les vendredis pour jouer des morceaux qui sont diffusés à la Radio. Et se produira régulièrement en public ou en privé au Chitralada Palace, parfois avec ses enfants, quand ce n’est pas avec les plus grands musiciens de passage à Bangkok : Benny Goodman, Jack Teagarden, Lionel Hampton et Stan Getz.

Il écrira dans sa carrière 48 compositions, souvent créées par l’Orchestre Suntharaporn et jouées par la suite dans de multiples contextes : à côté des morceaux de jazz(y) inspirées par le fox-trot et le new-orleans de l’époque (H.M. Blues, Hungry Men’s Blues), et des chansons d’amour (Soleil d’Amour, Cocorico), il écrit également plusieurs chants et marches patriotiques (Aloft, Defiant, When, Royal Guards March, The Colours March, Royal Marines March), des Alma Maters pour les Universités, ainsi que la Kinari Suite, une suite pour ballet inspirée de la tradition littéraire thaïlandaise, créée en 1962.

 

Bhumibol Adulyadej – H.M. Blues

En 1964, sa musique est interprétée par le NQ Tonkunstler Orchestra au Vienna Concert Hall (Manohra, Falling Rain, Love at Sundown, Royal Guards March et Royal Marines March). Il devient peu après 23ème membre honoraire de l’Institut de la Musique et des Arts de Vienne et le premier compositeur asiatique à recevoir ce titre.

 

Politique et composition

Aujourd’hui très âgé, la santé du Roi ne lui permet plus de faire de la musique. Il conserve en revanche le titre de Roi régnant et dispose encore d’un pouvoir politique et symbolique extrêmement fort (même si il ne gouverne pas officiellement, la Thaïlande étant une Monarchie constitutionnelle depuis 1932).

Le Roi s’exprime peu, ne sourit pas, mais a su travailler son image personnelle et diriger son pays avec la même habilité. Grâce à son action, la puissance de monarchie a été restaurée, alors qu’elle était devenue l’ombre d’elle-même au début de son règne. Certaines de ses actions entreprises à titre personnel ont eu un réel impact sur la vie des habitants. La plus médiatisée d’entre elles est sans doute son plan de réhabilitation des campagnes de 1969 qui encourage les tribus du Nord de la Thaïlande à abandonner la culture du pavot (et la guérilla communiste) au profit de la culture maraîchère. Le succès de ce projet, encore célébré aujourd’hui, a contribué à asseoir sa popularité auprès des classes pauvres et paysannes, qui constituent la majorité du pays. Le Roi a également su tisser un réseau de relations et d’influences solides, en particulier auprès des familles sino-thaïes, qui possèdent dix-neuf des vingt plus grands groupes industriels du pays*** (la famille royale a elle-même du sang chinois). Selon des estimations controversées, la famille royale posséderait aujourd’hui environ 30% des terrains du Grand Bangkok et contrôle des pans entiers de l’industrie, notamment à travers la Siam Cement et la Siam Commercial Bank.

Si son image est très contrôlée****, sa popularité auprès des Thaïlandais est bien réelle : la grande majorité le vénère comme un demi-dieu. La plupart lui voue aussi un sincère sympathie et apprécie sa frugalité (contrairement à l’ancien premier ministre à la mode berlusconienne Thaksin Shinawatra, le Roi n’a il n’affiche pas sa fortune avec ostentation) et sa piété bouddhiste. Son image en costume d’apparat est affichée dans les lieux publics, mais également dans la plupart des maisons individuelles. La majorité des Thaïlandais est aujourd’hui inquiète du sort de son Roi (et de celui de la Monarchie) qui a su survivre à 18 coups d’Etat, 21 Premiers ministres et 15 Constitutions et durant le règne duquel le pays est passé du statut de petit pays pauvre à celui de puissance régionale.

Peut-être donc que ses talents en matière d’arrangements et de composition y sont pour quelque-chose, en musique ou ailleurs.

 

*Extrait de l’interview de Sa majesté par la Radio Voice of America (cité dans Gitasiravadha, à tout Jamais. Les compositions de sa majesté le Roi Bhumibol Adulyadej, Fondation Gitasiravadha, 2012)
**Derrière lui se trouvent le Haji Hassanal Bolkiah, sultan de Bruneï (15,8 milliards d’euros), Abdallah ibn Abdelaziz ibn Séoud, 89 ans, roi d’Arabie saoudite (12,6 milliards d’euros) et Khalifa ibn Zayid al-Nahyan, 64 ans, cheikh des Emirats arabes unis (10,5 milliards d’euros), Silvio Berlusconi, président du conseil italien, est le premier Européen de la liste (8 milliards d’euros).
***Certaines études indiquent que 78 % des parlementaires thaïlandais sont d’origine chinoise, et que 70 % à 80 % du produit intérieur brut du pays sont créés par des entreprises appartenant à des Sino-Thaïs.
****La biographie du roi Bhumibol, The King Never Smiles (par Paul M. Handley, Yale University Press, 2006) est interdite dans le royaume

 

Sources :

Rama IX le roi de marbre, Dominique Lagarde, L’Express, 17/08/2007
http://www.lexpress.fr/actualite/monde/asie/rama-ix-le-roi-de-marbre_475858.html#uqUWsxY1SXbuTDsg.99 
Thaïlande. En finir avec le crime de lèse-majesté, Courrier International, 09/12/2011
http://www.courrierinternational.com/breve/2011/12/09/en-finir-avec-le-crime-de-lese-majeste 
Thaïlande. Des dirigeants fortunés, Courrier International, 28/05/2010
http://www.courrierinternational.com/breve/2010/05/28/des-dirigeants-fortunes 
Thailand’s Monarch Is Ruler, Jazz Musician, Alisa Tang, The Washington Post, 13/06/2006
http://www.washingtonpost.com/wp-dyn/content/article/2006/06/13/AR2006061300147.html 
Gitasiravadha, à tout Jamais. Les compositions de sa majesté le Roi Bhumibol Adulyadej
http://www.lexpress.fr/actualite/monde/asie/rama-ix-le-roi-de-marbre_475858.html